Voilà pourquoi Facebook détruit la Silicon Valley (traduction du post de Steve Blank du 21/05/12)

Lundi 26 novembre 2012

Nous avons choisi d’aller sur la lune et de réaliser toutes sortes de choses au cours de ces dix années, non pas parce qu’elles sont faciles à accomplir mais précisément en raison de leur difficulté. Cet objectif nous permettra d’organiser puis d’évaluer le meilleur de nos énergies et de nos compétences. C’est un défi que nous sommes prêts à accepter, refusons de différer et avons l’intention de relever…

John F. Kennedy, septembre 1962

Innovation

Chaque année, j’enseigne l’entrepreneuriat à une cinquantaine de groupes d’étudiants dans les écoles d’ingénieurs de Stanford, Berkeley et Columbia University. Dans le cadre de l’initiative « Innovation Corps » de la NSF (Fondation Nationale pour la Science), j’enseignerai cette année à près de 150 équipes dirigées par des professeurs souhaitant commercialiser leurs inventions. Notre équipe pédagogique s’étendra à des investisseurs en capital risque, forts de plusieurs dizaines d’années d’expérience.

En dépit de l’excellence de certaines start-up en science des matériaux, en robotique, détecteurs, instruments médicaux, sciences de la vie et ainsi de suite, les investisseurs en capital risque dont les entreprises auraient auparavant investi dans ces secteurs ne s’intéressent désormais plus qu’à une chose : savoir si le fonctionnement se fait sur un smartphone ou une tablette.

On ne saurait leur en vouloir.

Facebook et les médias sociaux

Facebook a su tirer parti des forces du marché à une échelle jusqu’alors inconnue dans l’histoire du commerce. Pour la première fois, les start-up peuvent bénéficier d’un marché total disponible s’élevant à plusieurs milliards d’utilisateurs (smartphones, tablettes, ordinateurs, etc.) et viser des centaines de millions de clients. En outre, les interactions sociales nécessitant auparavant une confrontation directe entre les hommes (communication, divertissement, jeux d’argent, cercles d’amis, rendez-vous galants, etc.) sont désormais menées par le biais d’outils informatiques. De plus, ces outils et applications pourraient bien être utilisés de façon continue. Une telle corrélation entre, d’une part, une clientèle régulière regroupant plusieurs milliards d’utilisateurs et, d’autre part, des applications utilisées et requises sept jours sur sept, 24 heures sur 24, n’avait encore jamais existé. Le revenu et les profits de ces utilisateurs (ou des publicitaires désireux de les attirer) ainsi que la vitesse de développement des entreprises performantes sont absolument époustouflants.

Auparavant, si vous étiez un excellent investisseur en capital risque, un investissement de cinq à sept ans pouvait vous rapporter jusque 100 millions de dollars. Aujourd’hui, les start-up spécialisées dans les médias sociaux peuvent réaliser des centaines de millions voire plusieurs milliards de dollars en moins de trois ans. L’informatique révolutionne le monde tout entier.

À votre avis, si les investisseurs pouvaient choisir d’investir dans un traitement puissant contre le cancer qui ne leur rapporterait rien les quinze premières années ou, au contraire, dans une application pour réseaux sociaux à même de se développer en l’espace de quelques années, quelle serait leur décision ? En tant que société de capital risque, votre intérêt pour les sciences de la vie s’effacera progressivement.

Tandis que les investisseurs en cleantech assistent à l’arrivée de panneaux solaires chinois à moindre coût aux États-Unis, obligeant certaines start-up américaines à se retirer du marché, pensez-vous qu’ils continueront à investir dans ce secteur ? Comme l’ont douloureusement appris les investisseurs en cleantech, s’ils souhaitent donner à des technologies vertes au stade d’essai une ampleur industrielle, ils auront besoin de ressources dépassant de loin le capital et le temps dont ils disposent. Développer un nouveau constructeur automobile ? Cela prend au moins dix ans et nécessite un milliard de dollars minimum. Face au système d’exploitation iOS et aux applications Android, tous les autres domaines semblent difficiles d’accès et leur retour financier est particulièrement lent.

Aussi les investisseurs ont-ils choisi de se tourner vers les médias sociaux. Du fait de la taille du marché et de la nature des applications, les retours sont rapides… et extrêmement positifs.

Les nouveaux investisseurs en capital risque, s’étant concentrés à la fois sur les débuts des médias sociaux et sur leur développement ultérieur, ont véritablement changé la donne. (Je suis moi-même investisseur dans ces sociétés de capital risque). Cependant, ce qui permet de gagner des sommes extraordinaires ne bénéficie pas nécessairement à l’innovation ou, plus généralement, à l’ensemble du pays.

Les écosystèmes entrepreneuriaux comme la Silicon Valley (ou encore New York, Boston, Austin, Pékin, etc.) ne regroupent pas simplement universités et personnes intelligentes travaillant sur des choses intéressantes. Si tel était le cas, nous exercerions tous dans le garage ou le laboratoire de nos parents. Bien au contraire, les centres d’innovation reposent sur des investisseurs qui apportent des capitaux à des personnes intelligentes travaillant sur des choses intéressantes. Ces derniers investissent donc dans les secteurs leur garantissant les retours les plus rémunérateurs. Dès lors, du point de vue de la Silicon Valley, l’intérêt des investisseurs pour les médias sociaux marque la fin d’une ère où les grandes découvertes scientifiques et technologiques étaient financées par le capital risque.

Ne vous inquiétez pas, nous retombons toujours sur nos pieds

On dit généralement que la Silicon Valley a subi sans relâche des vagues d’innovation et qu’elle a su les traverser en se renouvelant.

[Cette représentation, qui met en évidence un commencement et une fin très nets pour chacune des vagues, est bien évidemment simplifiée. Elle permet néanmoins de montrer que chaque vague représente une nouvelle thèse d’investissement, s’accompagnant d’une nouvelle catégorie d’investisseurs et de start-up.]

En réalité, il a fallu près de dix ans pour que les investisseurs en capital risque se remettent de l’explosion de la bulle Internet. Lorsqu’ils y sont parvenus, super angels et investisseurs dans le développement des médias sociaux avaient transformé la situation. La thèse d’investissement avait, elle aussi, évolué. À l’heure actuelle, les revenus extraordinaires générés par les médias sociaux pourraient changer la donne de façon irréversible.

Et après ?

Il est intéressant de constater que les start-up les plus innovantes de ces dernières années dans un domaine autre que les médias sociaux (Tesla Motors, SpaceX, Google driverless cars, Google Glasses) sont le fruit du travail de deux personnes seulement : Elon Musk et Sebastian Thrun (avec le soutien de Google). (Quant aux smartphones et aux tablettes, deux autres produits révolutionnaires, ils ont été développés par une personne à l’esprit visionnaire et une entreprise prodigieuse.)

Espérons que la vague des médias sociaux cédera à son tour la place à une nouvelle vague d’innovation. Espérons que certains investisseurs en capital risque continueront à agir à contre-courant et que les entrepreneurs en médias sociaux, nouvellement enrichis, investiront dans leurs rêves. Dans le cas contraire, les conséquences à long terme sur les intérêts nationaux seront loin d’être positives.

Depuis des décennies, tel est le manifeste implicite défendu par la Silicon Valley : Nous avons choisi d’investir dans des idées, non pas parce qu’elles sont faciles à accomplir mais précisément en raison de leur difficulté. Cet objectif nous permettra d’organiser puis d’évaluer le meilleur de nos énergies et de nos compétences. C’est un défi que nous sommes prêts à accepter, refusons de différer et avons l’intention de relever.

Puissent-ils le renouveler !

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